Le recensement des moulins

Trois enquêtes statistiques sur les moulins à farine sont ordonnées par l’État en l'an II (1794), l'an X (1801) et 1809. Il s'agit pour le gouvernement d'évaluer les moyens de production de farines, d'un point de vue quantitatif (volume produit), qualitatif (qualité des farines) mais aussi prospectif (état matériel des moulins, variation
L'enquête de 1809 concerne 115 départements (dont les départements de l'Empire situés aujourd'hui en Belgique, Pays-Bas, Suisse et Italie).
Les résultats donneront 82 300 moulins à eau, 15 857 moulins à vent, soit un total de 98 157 moulins.
Les dénominations des moulins qui remontent de cette enquête sont intéressantes à étudier. Elles peuvent se répartir en quelques catégories :
- les moulins qualifiés par un adjectif : haut, bas, neuf, ancien, vieux, petit, grand, blanc, bleu, rouge, brûlé, fidèle, par ordre de fréquence décroissante
- les moulins désignés par référence à des éléments de l'environnement : du bourg, des prés, des pâtis, des landes, de la fontaine, du pont, de l'étang, des forges ...
- les moulins désignés par référence à des repères religieux ou révolutionnaires, par exemple pour les moulins de l'abbaye, des moines, de l'hôpital, des hospices, du prieuré, moliniste , janséniste , voire à des professions de foi politiques et on trouve des moulins dits La Liberté, Égalité , National ;
- des toponymes caractéristiques liés au fonctionnement des moulins et au comportement des meuniers : Écoute-s'il-pleut , l'Écrevice, Pisseloup, Tout-vent, Va-trop, Quatre-vents, le Ronfleur, aux Rats, Mocquesouris, Trompesouris, Coupe-soupe, Chasse-faim ...
- Le nom d'une famille de meuniers, ce nom restant même après le changement de meunier ou le nom du propriétaire du moulin.
Voici les résultats nationaux de cette enquête de 1809 >
Et une synthèse concernant l'aquitaine :
Enquête 1809 - Aquitaine Moulins à Eau Moulins à Vent Moulins à Eau + Vent % Moulins à Eau Nb habitants par moulin à roues Verticales à roues Horizontales Total Dordogne 1050 1558 2608 102 2710 96,2 180 Gironde 339 646 985 816 1801 54,7 285 Landes 17 1528 1545 6 1551 99,6 180 Lot & Garonne 44 858 902 480 1382 65,3 240 Pyrénées Atlantiques - 3002 3002 - 300é 100% 125
Selon les Archives Nationales et documentation Claude Rivals
Les statistiques du Bergeracois, de Naussannes et villages voisins
Tout d'abord, la lettre de mission du ministère de l'intérieur transmise par le préfet au sous-préfet de Bergerac et la réponse de celui-ci concernant tous les villages du Bergeracois >
On notera le "désarroi" exprimé par le sous-préfet dans sa réponse au préfet.
Il écrit : "parce que les états des maires n'étant fondé sur aucun plan uniforme, présentent une diversité de détails qui ne permet d'en former un résultat général" :
- "les uns expriment le poids de farine suivant le système métrique, d'autres en ancien poids ou en ancienne mesure, dont la capacité n'est pas la même partout".
- "les farines se composent tantôt de froment ou seigle, tantôt d'autres grains mêlés ou séparés comme maïs, fèves et autres légumes"
- "la quantité de farine portée lar les états est dans la plupart, celle que les moulins auraient la possibilité de faire par jour, si l'eau, le vent et les grains ne leur manquaient pas : mais pendant une partie de l'année cette quantité est réduite au tiers, au quart, de ce qu'ils pourraient faire.
- "quelques maires expriment la quantité de farine par chaque roue, au lieu de l'exprimer par chaque moulin; et il n'est pas toujours facile de reconnaître cette intention de leurs états, d'autres portent les quantités par heure"
- "Le nombre de roues peut être aussi fort inexact. Plusieurs moulins qui n'ont qu'un tournant sont portés à deux roues. Les roues perpendiculaires sont très rares (il n'en existe qu'une seule à Bergerac) et cependant plusieurs maires en portent dans leur état. J'en ai remarqué un qui a noté pour des roues, les voiles d'un moulin à vent".
Mais, à la décharge des maires, et à la lecture des questions telles quelles ont été formulées par les techniciens ministériels parisiens, on peut se demander si celles-ci sont bien en adéquation avec la réalité du terrain. Pourquoi parler de roues perpendiculaires (perpendiculaires à quoi ?) alors qu'on parlait, en meunerie, de roues verticales ? Pourquoi ne pas avoir précisé le type de mesure demandée pour la quantité de farine (Kgs, quintal, livre) ?
D'autre part, on peut supposer que les maires et les meuniers ont été trés méfiants vis à vis de cette enquête : certainement de ne pas dévoiler toutes les ressources par crainte de réquisitions telles qu'on avait connues précédement sur le bétail (chevaux, porcs, etc.) pour les besoins des divers guerres.
Je retransmets, néamoins, ces résultats, ci-dessous : ils nous donnent de bonnes infos sur le nombre de moulins par commune, les grains moulus, les meuliéres de l'époque, les périodes d'étiage pour tous ces moulins à eau.
Les résultats concernant Naussannes et les villages voisins :
| Enquête 1809 - Naussannes et Alentour | Nombre de moulins à Eau | Nombre de moulins à Vent | Moulins à Eau + Vent | % Moulins à Eau | Poids total de farine (kgs/Jour) | Provenance des meules |
| Naussannes | 2 | 1 | 3 | 66% | 170 | Larocal |
| Monsac | 3 | - | 3 | 100% | 250 | St Aubin d'Issigeac |
| Lanquais | 2 | - | 2 | 100% | 3040 | Lanquais, St Aubin |
| Bayac | 2 | - | 2 | 100% | 200 | Larocal |
| Bourniquel | 1 | - | 1 | 100% | 450 | La Merlin |
| Faux | 3 | 1 | 4 | 75% | 1000 | Conne, saint Cernin, saint Aubin |
| Verdon | - | - | 0 | - | - | |
| Naujals (Nojals) | - | - | 0 | - | - | |
| Clottes | - | - | 0 | - | - | |
| Rampieux | 2 | - | 2 | 100% | 400 | Vergt de Biron |
| Ste Sabine | 1 | 1 | 2 | 50% | 600 | Larocal |
| Beaumont | 9 | 1 | 10 | 90% | 3975 | La Merlin, Larocal |
| St Avit-Sénieur | 5 | - | 5 | 100% | 650 | La Merlin à Cabans |
| Labouquerie | 2 | - | 2 | 100% | 450 | "" |
| Sainte Croix | 3 | - | 3 | 100% | 450 | "" |
| Monferrand | 3 | - | 3 | 100% | 450 | Larocal, La Merlin, La Bessede |
| St AVit-Rivière | 1 | - | 1 | 100% | 960 | La Bessede |
| Cabans est, avant 1893, l'ancien nom de Le Buisson - Larocal s'écrivait aussi Laroqual. |
Les réponses détaillées des maires de Naussannes et villages voisins >
A Naussannes, d'après la réponse du maire, on peut noter que :
- Il y a bien un seul et même propriétaire pour le moulin à eau de La Porte et le moulin à vent de Naussannes.
- Le moulin de George est bien en fonctionnement.
- Le moulin de Peyrichou n'est pas mentionné (il est sur la commune de Beaumont depuis 1790, mais certainement plus en fonctionnement ou alors seulement pour les besoins privés de Luziers)
- Le moulin des Justices (de la Justice) n'est pas mentionné mais on le retrouve bien répertorié et en fonctionnement sur la commune de Beaumont (commune dont il fait parti depuis 1790)
- Les meules des moulins de Naussannes ont pour origine Larocal de Cugnac (Ste Sabine).
Son maire, Mr VIVIEN, fait observer :
- "le moulin à eau n'a point de source capable de lui fournir d'eau à pouvoir tourner, si ce n'est les quatre mois d'hiver où les pluies sont abondantes et malgré le moulin à vent, le meunier qui les fait aller, dés que la saison de l'été arrive, il est obligé de porter moudre les bleds sur la rivière de la Couze"
- "le moulin de George n'est pas plus abondant en eau, le meunier est aussi obligé, la moitié de l'année, de porter moudre les bleds sur la rivière de la Couze"
Le maire de Beaumont, Mr FOUSSAL : "dans les fortes chaleurs tous ces moulins manquent d'eau, ainsi dans ce cas il faudrait un peu diminuer cette quantité de farine pour compenser le temps où ils en font peu"
Le maire de Monsac : "les meules d'un même moulin ne tournent jamais en même temps parce que presque jamais il n'y a assez d'eau pour les faire touner à la fois"
Le maire de Lanquais cite les grains moulus : "Bled froment, seigle, bled d'espagne"
Le maire de Rampieux cite les grains moulus : "Blé, froment, seigle, maïs"
Le maire de Sainte-Sabine "les habitants sont obligés de faire moudre au dropt, canton de Villeréal , attendu que leur place dans leur commune ne peunent leur suffire"
Le maire de Verdon : "il n'existe ni moulin à eau, ni moulin à vent, ni moulin à bras mais qu"il faut pourtant dire qu'il y a eu autrefois un à vent mais comme il ne lui reste absolument que des murs, il doit compter pour rien"
Le maire de Monferrand "les meules sont fort chères", "on fait moudre toute sorte de grains, même les châtaignes séches"
Le maire de Labouquerie : "les chiffres données sont dans le cas où l'eau et le blé ne manquerait jamais, ce qui n'est pas le cas : l'eau devient si courte dans le grand fort de l'été, le blé manque aussi souvent."
Le maire de Sainte-Croix "quand les eaux abondent, le bled manque"
Selon les Archives départementales de Dordogne
Le devenir des moulins de 1809 à nos jours
La fin du 19ème et le milieu du 20ème siècle voient l'apparition des industries de production de farine, les minoteries.
Elles sont détenues par les grands bourgeois et/ou des actionnaires, la transformation de certains moulins en minoterie, de certains meuniers en minotiers et surtout la disparition de très nombreux moulins et meuniers traditionnels.
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Nota : Minoterie vient du mot minot qui désignait le baril servant à transporter la farine de la France vers ses colonies. Ce mot est également une ancienne mesure qui contenait la moitié d'une mine, soit 39,36 litres. Les premières minoteries trouvaient leur débouché principal dans la fabrication de la farine pour les colonies de la France: ces farines étaient alors stockées dans ces minots de façon à avoir la meilleurs conservation possible durant le transport en bateaux. D'où le terme de minoterie et de minotier pour ceux qui fabriquaient la farine.
Plus récemment, on constate que les termes moulin/meunier sont egalement utilisées de lieu et place de minoterie/minotier.
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La minoterie est la migration du monde artisanal que sont le moulin et son meunier en un monde industriel, capitaliste, à base de machines modernes conduites par des ouvriers sous le commandement du minotier. La minoterie se met petit à petit à l'abri des aléas des pluies, du vent en faisant appel à des énergies artificielles disponibles jours et nuits, toute l'année : machine à vapeur, moteur électrique. De même, dans ces nouvelles industries, on utilise les méthodes maintenant disponibles de mouture (cylindres au lieu des meules en pierre), de nouveaux blutoirs, de conservation des grains, de la farine ainsi que des nouveaux moyens de transport.
On peut donc produite beaucoup plus sur un même site, à coût moindre, et à destination d'une population beaucoup plus éloignée et donc plus nombreuse que celle concernée par un petit moulin.
De même, la clientèle des campagnes a changé ses habitudes : on ne fait plus son pain dans son four familial (ou partagé ente voisins) mais on achète son pain chez le boulanger, celui-ci achetant la farine chez le minotier qui le livre directement.
D'autre part, avec l'apparition des petits moulins agricoles électriques, l'agriculteur peut moudre lui-même les grains pour l'alimentation du bétail, enlevant ainsi au meunier la mouture de ces grains.
Selon des estimations (notamment selon Claude Rivals) et divers recensements, voici, en tableau, la migration de la meunerie traditionnelle en minoterie au 19 éme et 20 éme siécle :
Cette révolution meunier > minotier n'a pas été, bien entendu, sans conséquence sur la vie des meuniers traditionnels.
Il y eut de très nombreuses faillites et des drames familiaux avec des suicides. La révolution avait mis fin aux monopoles seigneuriaux sur les moulins banaux : de nombreux moulins avaient été saisis, les meuniers les avaient très souvent rachetés, le plus souvent à crédit et se sont alors retrouvés dans l'impossibilité de rembourser ces crédits.
Ainsi à Naussannes,
- le moulin de Georges voit partir sa dernière famille de meuniers (Jean et Catherine GRENIER) entre 1810 et 1820. Ils seront ensuite meunier au moulin de Port de Couze.
- le moulin de la Porte voit partir sa dernière famille de meuniers (Gabriel et Anne JUGLAS) vers 1894. Comme on peut voir ici, les JUGLAS étaient devenus propriétaires du moulin. Au décès (22 Août 1893) de Marie JUGLAS, née REY, son fils Gabriel JUGLAS, meunier au moulin de la Porte, et son petit-fils GABRIEL MAGAL, cultivateur à Pradal, fils de JEANNE MAGAL, décédée, héritent des dettes du moulin.
Gabriel MAGAL en deviendra acquéreur lors d'une vente aux enchères, sur saisie immobilière. Le prix d'achat permettra de recouvrir à quelques francs prés la dette due au Général d'AVOUT..
Gabriel MAGAL le revendra deux après pour la même somme.
Gabriel JUGLAS, devenu restaurateur, sa femme Anne, née DARD, leurs 3 enfants, Pierre, Gabriel, Isabelle, habiteront ensuite rue Saint Georges à Bergerac.
Nota : Gabriel MAGAL avait un frère (Gabriel également), instituteur adjoint à Beaumont du Périgord. Ce fut la dernière personne à décéder au moulin de la Porte le 25 Août 1893 (il avait 26 ans), soit 3 jours après le décès de sa grand-mère, en ce même lieu. Les causes de ce décès, à 3 jours de celui de sa grand-mère, peuvent poser question...

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