Les meunier·e·s

par Jean-Jacques BRU | Août 22, 2025 | 0 commentaire

Leur savoir-faire

Le métier de meunier nécessite un savoir faire dans plusieurs domaines.

Le Petit Littré dans son édition de 1959, donne la définition suivante du mot meunier: «celui qui conduit, qui gouverne un moulin». En effet, il doit :

  • connaître les différentes céréales, comment les conserver et les protéger.

  • connaître les différentes moutures, savoir faire une bonne mouture et farine sans l’échauffer.

  • installer, réparer l’ensemble des pièces constituant l’appareil à moudre du moulin.

  • connaître les meules, savoir les installer, les rhabiller et effectuer le bon réglage fonction de la meule, du grain de la mouture à obtenir.

  • entretenir les bâtiments, les canaux d’arrivées et fuite d’eau, le bief, le cours d’eau qu’il dévie.

Le maître-meunier est le meunier principal dans un moulin. Il peut être assisté, selon l’importance du moulin, du garçon-meunier dit aussi garde-moulin qui moult également le grain.

On y trouve très souvent également l’apprenti-meunier, en formation. La place d’apprenti-meunier est souvent réservée aux fils du meunier ou fils d’un meunier ami (Et si le meunier a une fille à marier …).

Le meunier ou le garçon meunier doit mesurer la quantité de céréales qui entre au moulin, surveiller la mouture, régler la pression des meules et veiller à ce que la trémie soit toujours pleine de grains. La mouture est ensuite tamisée au blutoir.
Enfin, le meunier remplit trois sacs : un de farine pour faire le pain, un de fleur de farine pour les pâtisseries et un de son, pour alimenter les animaux.
Le meunier doit également "rhabiller" les meules régulièrement. Ce travail consiste à repiquer les meules au marteau de meunier.
Il peut aussi assurer aussi  le transport des céréales et de la farine en établissant des tournées à travers la campagne. Dans les moulins importants ce travail est assuré par le chasse-manée.

Le travail de meunier est dur et requiert de la force et endurance

Il respire à longueur d'année un air chargé de farine ... les sacs sont lourds à manipuler; la besogne est dure avec du travail de nuit quand il y a beaucoup de grain à moudre et le bief plein. Il doit sans arrêt avoir l’œil sur le grain contenu dans la trémie, ajuster le travail de la meule tournante afin d’avoir une bonne mouture en réglant la vanne d’arrivée d’eau sur la roue et/ou modifiant l’écoulement du grain. Il doit aussi avoir les oreilles grandes ouvertes en réagissant au moindre son anormal venant des meules, du tic tac du frayon et ainsi éviter les graves accidents : par exemple, meule tournante qui tourne à vide, sans grain, et qui alors « tourne trop vite », s’emballe, s’échauffe par frottement sur la meule dormante et ainsi peut causer un incendie en projetant des étincelles dans cet atmosphère hautement inflammable car chargée de farine.

La meunière a un rôle important et reconnu dans la vie du moulin.


Au moulin elle accueille les clients, discute avec ceux-ci pendant que le meunier moût le grain apporté. Une meunière accueillante qui fait de bonnes crêpes est naturellement appréciée …
Lorsque, dans une famille, on amène son grain à moudre ou lorsqu’on accompagne le chasse-manée, passer quelques heures au moulin et y manger est une telle fête que souvent on y va chacun son tour.

Ainsi il n’est pas rare de voir qu’elle est nommée en tant que meunière dans les états civils et/ou recensement, au contraire des autres métiers où il n’est seulement mentionné que épouse de … , veuve de …..
De même, la meunière reprends la succession du meunier si celui-ci subit un accident, décède.

Et, dans les chansons, (Lien à faire) la meunière est belle et accueillante, un brin polissonne...

Au moulin, on travaille en famille.

Comme nous pouvons le voir, dans l'image ci-contre, comme très souvent à la campagne, on travaille en famille  :
 -Le meunier et son fils aîné rhabillent la meule.
- Cachée dans l’ombre, tout contre la cloison en bois, la fille aînée du meunier, au moyen d’un crible, verse du grain dans la trémie du moulin qui tourne.
- En contrebas la meunière tâte la boulange (mouture) qui sort de l’anche et tombe, en pluie fine, dans la maie en bois.
- Le plus jeune fils balaye le sol du moulin.

L’hygiène est de rigueur, il faut tout faire pour éloigner souris et rats qui, sinon, trouent les sacs et mangent farine et grain.

De même, il faut éliminer toute trace de farine, toute suspension dans l'air de celle-ci, associée à une étincelle (ce qui est courant lors de frottement accidentel des meules entre elles), pouvant provoquer une explosion et donc un incendie. C'est pour cela, entre autre, que les moulins sont toujours éloignés des villages. (voir explosion du grand moulin  à Minneapolis, Minnesota, États-Unis, en 1878 qui fait des dizaines de morts.)

La rémunération du meunier

Le meunier reçoit rarement de l'argent pour son travail. Il se paye en nature (droit de mouture) en prélevant une partie des céréales à moudre ou de la farine, «la pugnère», une poignée de céréales prise à deux mains dans un double décalitre. ((Lien à faire) infos sur les mesures ici)
Cet émolument peut varier de 1/10 à 1/20ème du grain à moudre. 
Ainsi, s’il va chercher le grain à domicile et y ramène ensuite la farine alors il peut prendre 1/10ème du grain. 
De même, rendant de nombreux services (voir le rôle social, ci-après),  on admet sans jamais en parler, son droit à une deuxième pugnère (variable selon le service rendu).
Un meunier est un homme aisé, qui ne vit pas dans l’opulence, mais dont le niveau de vie fait est dans  la moyenne supérieure au niveau d'un village comme le fait apparaître le document ci-contre où Jean JUGLAS, le meunier du Moulin de la Porte, apparaît dans la liste des plus imposés de la commune de Naussannes en 1847.

 Les propriétaires de moulins, la féodalité et la banalité instaurées au Moyen-Âge

Au Moyen-Age (des moulins à farine sont mentionnés sur les rivières de France dès le 11e siècle). Les seigneurs, les monastères, les prieurés comprennent vite les avantages financiers et sociaux qu'ils peuvent retirer de l'établissement des moulins.  Ils en sont donc propriétaires du fait de leur  « assise » sociale et de leur fortune qui leur permettent  de :
-    disposer juridiquement du cours d'eau ; (Ils sont les seuls à se voir attribuer des droits d'eau sur les rivières).
- faire face aux frais de construction (aménager des biefs, élever un barrage, faire les canaux d’amenée, canaux de fuite, construire le moulin lui-même, acheter et acheminer les meules, etc.) et d’entretien.

(Lien à faire sur ODJ + propriéatires divers)

Le meunier, spécialiste, doit donc payer un loyer pour exercer son métier. Une mise en concurrence est organisée par le propriétaire. C'est avec "le plus offrant et dernier enchérisseur" que le propriétaire signe un bail d'affermage précisant les charges et les conditions de fonctionnement du moulin. ((Lien à faire) contrat affermage ici)  Le bail du meunier est en principe renouvelé chaque année, au premier de l'an. Mais lorsqu'on est content d’un meunier, on le garde davantage, 10 ans et plus.
Ces possédants établissent d'autre part un monopole  de droit mouture pour eux, devoir de mouture pour les habitants , celui du moulin banal : tous les habitants dépendant de "la banlieue" du moulin (distance d'une lieue autour moulin ou distance qu’un âne chargé peut parcourir en une demi-journée) sont dans l’obligation d’amener tout le blé récolté, le faire moudre en échange de la banalité (en général, une partie du blé) , reversée au maître de l’eau et au meunier. S’ils ne se plient pas à cette « banalité » (Lien à faire sur féodalité, banalité), ils encourent le risque de faire face à la justice (justice, à l’époque … au service des régimes féodaux …). (Lien à faire sur procés divers)
Au milieu du XI ème siècle, la meunerie génère de ce fait d’importants revenus, les seigneurs et monastères vont user de tous leurs moyens (notamment la « justice » du roi) pour mettre totalement en place cette féodalité en combattant l’usage des petits moulins des particuliers tels que pilons et moulins à bras existants et en se réservant le droit de construire des moulins.

Par exemple, sous Louis XIV, un arrêt du Conseil royal portant règlement général pour tous les moulins banaux de France, stipulait, en 1673, qu’il n’était pas permis de créer un moulin dans sa propriété sans la permission du seigneur.(Lien à faire surc e etxte)
Les seigneurs et monastères s’appuient sur le meunier qui se voit investi de fonctions techniques (son savoir-faire) , économiques (recueil du ban pour le seigneur) et sociales primordiales au niveau d’un village. (le pain est alors la nourriture essentielle)
En quelques décennies les campagnes se couvrent de moulins pour subvenir aux besoins alimentaires de la population grandissante en nombre et approvisionner la seigneurie en revenus substantiels. Ce déploiement est sous contrôle : le seigneur, le monastère, fortement intéressés par le « ban », construisent, sans se concurrencer, juste le nombre de moulins qui leur convient pour un rendement optimum. (Lien à faire)
Le moulin prend une place de toute importance dans la vie d’un village, d’une communauté autour du seigneur local: on s’y déplace quotidiennement ou du moins hebdomadairement pour faire la mouture en fonction des besoins (la mouture ne se conservant pas très longtemps, (à l’époque, sans traitement …).
La "banalité" interdisant l'utilisation des petits moulins domestiques, le recours au meunier est incontournable : en détenant la fourniture exclusive de la mouture et donc du pain, le meunier détient, pour le compte du seigneur, la clé de la nourriture quotidienne.
Contrairement au moulin à eau, le moulin à vent était souvent « libre » de ban : autant les seigneurs, prieurés, monastères avaient-ils « privatisé » les droits d’eau autant avaient-ils « négligé », le plus souvent, les droits sur l’air …

La fin de la banalité à la révolution

Les droits et privilèges féodaux sont supprimés dans la nuit du 4 août 1789. Cela met fin aux privilèges et donc à la "banalité" des moulins. En effet, il ressort clairement des "Cahiers de doléances" que la « banalité » est insupportable (on peut aisément le comprendre !!!) pour les citoyens. (Lien à faire)
Les moulins changent en grand nombre de propriétaires devenant, après vente ou confiscation des biens des nobles émigrés et des monastères, propriétés privées de particuliers (bourgeois ou parfois les meuniers(Lien à faire)) ou des communes. Se posera aprés coup le droit d'eau qui avait donc été également aboli. Le droit d'eau fut, par la suite, rattaché au moulin, le moulin étant alors dit "fondé en droit". A charge, au propriétaire actuel, d'apporter par les preuves de ce droit d'eau (tout document tel que recensement, réglement administratif etc.).

Le rôle social du meunier et de la meunière

Le meunier, du moins jusqu’au XXème siècle, est un personnage important dans la communauté, le village, le hameau dont il fait partie.

Souvent aisé financièrement, il peut prêter de l’argent. Il a droit au titre de Messire ou de Maître. Bien qu’issu du peuple, il côtoie le seigneur, fait partie des notables et, en conséquence, il est souvent jalousé par la population.

Du meunier dépend la qualité de la mouture. Avoir un bon meunier dans un village est donc important pour avoir de la bonne farine et ainsi du bon pain et lorsque c’est le cas, il est très apprécié. Souvent, le seul à posséder un cheval et une charrette, il rend service pour les mariages, les décès, les marchés : lorsqu’un client du moulin mariait sa fille au loin, le meunier amenait meubles et trousseau à son nouveau domicile. Lorsqu’il y avait quelque chose de lourd à porter, le meunier était toujours mis à contribution.

La plupart des villageois qui habitent près du moulin amènent eux-mêmes leur grain à moudre. Pour ceux qui habitent plus loin, le meunier envoie, son employé, le chasse-manée.
Celui-ci va chercher le grain avec un âne, un mulet ou parfois une charrette. Souvent le client, soucieux de la probité du meunier, accompagne le chasse-manée jusqu’au moulin. Le chasse-manée ramène ensuite la farine.

 Les meuniers n’ont pas bonne réputation.

Ils sont souvent soupçonnés de détourner une partie des céréales à moudre ou de la mouture.
Les archives montrent que les modes opératoires des plus malhonnêtes, pris « la main dans le sac » pouvaient être fort ingénieux : boisseau pour mesurer le blé à l'arrivée, autre boisseau légèrement plus petit pour rendre la mouture, huche à farine à double fond, trémie à paroi double vers l’arrière. La meunière et/ou le maître-meunier discutent, distraient la personne venue amener son grain pendant que le garçon meunier prélève « la part du moulin ». Légende ? ("fake-news" ?) Parmi ces faits il faut admettre une part de légende mais aussi une part de vérité.
Le curé de Cucugnan (Alphonse Daudet) dit à propos de l’organisation hebdomadaire des confessions : « les vieux le Lundi, les enfants le mardi, les garçons et les filles le mercredi, les hommes le jeudi, les femmes le vendredi, et le meunier le samedi : ce n’est pas trop d’un jour pour lui tout seul … ». On plaisante beaucoup au sujet des meuniers, par exemple « qu'est ce qui prend chaque matin un voleur au col ? c'est la chemise du meunier » ou encore « un voleur est fidèle comme un meunier ». Certains affirment qu'il n'y a qu'un seul meunier au paradis... mais qu’il y serait rentré en fraude.
On trouve des traces dans les archives. (Lien à faire sur procés)
Ainsi, en 1771, à la sénauchée de Bergerac , le verbal suivant :
« des moulins de la juridiction, construits d'une façon défectueuse, et qui, « au lieu d'être faits au point rond, suivant les arrêts de règlement, et de renvoyer la farine vers l'unique point où elle doit être portée par le mouvement circulaire de la meule, pour de là être versée dans la huche qui doit la recevoir, se porte indifféremment dans des angles et autres réservoirs reculés, où elle demeure au profit des meuniers et au préjudice du public. » Le lieutenant de police fait aussi vérifier les mesures des meuniers ; les pugnères, demi-pugnères et picotins, par Jean Faure, mesureur public de la ville, et invite les meuniers à faire ferrer et étalonner toutes leurs mesures dans le délai de quinzaine.

Dans les chansons, les meuniers sont plutôt représentés comme des « polissons », beaux parleurs, capables de détourner du « droit chemin » les jeunes filles et/ou femmes qui viennent seules au moulin ! on leur prête toutes les galanteries.... (Lien à faire)

 Les meunières ne sont pas épargnées dans l'imaginatif populaire ... (Lien à faire)

Certains familles de meuniers fondent de véritables dynasties.

On est meunier de père en fils, de père en gendre quand il n’y pas de fils. Si, dans la plupart des cas, c’est l’ainé des garçons qui reprend le moulin des parents, les autres garçons se marient avec des filles de meuniers et les filles avec des fils de meuniers et si possible dans la même famille. Les familles de meuniers se côtoient, s'entraident.

Nous pourrons vérifier ces relations entre meuniers du moulin de la Porte et meuniers des moulins voisins (Lien à faire, à voir)

Le moulin est un endroit où les gens se retrouvent, discutent, refont le monde ...

Il y a toujours du monde, à tout heure du jour, car il faut attendre patiemment son tour pour déposer son grain et ensuite attendre la mouture.  Le va-et-vient incessant des gens du village explique l’origine de l’expression « entrer comme dans un moulin ». Le meunier et la meunière sont détenteurs et émetteurs de l’ensemble des informations concernant le village et les villageois. Contrairement au lavoir, lieu d'échange exclusivement féminin, une certaine mixité existe au moulin : on amène parfois des petites quantités de grain, la farine se conservant mal, et selon les travaux des champs, il n'est pas inhabituel d'y rencontrer des femmes venant porter leur grain et attendre la mouture.
Les curés n'aiment pas beaucoup ni les meuniers, jugés "avant-gardistes", ouverts aux nouvelles "techniques", concurrents quant à la parole apportée, ni les moulins du fait qu'ils sont lieu de rencontres, de discussions  éloignés du village et donc hors de regard et de contrôle.

C'est aussi un lieu où on s'y rencontre entre amoureux...

Implanté au bord de l’eau ou à un endroit surplombant le village pour les moulins à vent, , c’est un endroit isolé, « romantique » où les amoureux du dimanche, après les vêpres, aiment venir se promener et « discuter ».

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