Le moulin de la Porte, de l’eau à la mouture …

Les moulins furent les premières usines inventées par l'homme dans le sens où le processus à accomplir (moudre) se fait sans la force humaine ou animale et de façon automatique. Partons à la découverte de cette "usine" du Moulin de la Porte, du vocabulaire technique spécifique qui s'y rapporte. - Jean-Jacques
Le bief
Le bief permet d’amener de l'eau au moulin via le canal d'amenée depuis un cours d'eau. Il permet également de stocker suffisamment d’eau nécessaire à une mouture, en volume et pression. Le moulin de la Porte est construit sur le ruisseau dit actuellement "ruisseau de Naussannes" et du temps de l'activité du moulin dit "Le braquemart". Voir Le moulin de la Porte, toute une histoire.
La chambre d'eau
Elle est située sous les meules, au niveau de la chute d’eau (d'où son nom, ou également chambre basse) . Point le plus bas du moulin, c'est une "chambre noire", accessible uniquement par le meunier pour l'entretien et la réparation du système de captage de la force hydraulique. Le meunier y accède par un escalier, à l'accès protégé, depuis la salle des meules.
Le canon (ou buse) : Cette conduite se termine par un rétrécissement en bois ou en pierre. Ce goulot réduit le diamètre pour transformer la pression de l'eau en vitesse, créant un jet ultra-puissant projeté directement sur le rouet
L’eau y arrive, en provenance du bief, par un canal et deux "arrivées" percées dans le mur, chacune munie d’une trompe (1), (ou coursier, canon, buse), munie d'une vanne (2) (ici, une planche coulissante. La trompe se termine par un rétrécissement de son diamétre ce qui trasforme la pression de l'eau en vitesse créant ainsi un jet ultra-puissant projeté directement sur le rouet.
(sur l'image correspondante ci-dessous, ces trompes, en bois, n'existent plus au moulin de la Porte et d'autre part, une des deux arrivées a été bouché pour fixer un tuyau). L’ ouverture ou la fermeture de la trompe s’effectue depuis la salle des meules par une tige en fer, le tirant (3). Ces arrivées d’eau sont à environ 4 mètres sous le niveau bas d’eau du bief. (hauteur nécessaire pour entrainer ce type de meule à connexion directe au rouet)
La chambre d’eau – moulin de la Porte
On aperçoit les 2 arrivées d’eau dans lesquelles était fixées deux trompes en bois alimentant deux rouets. Deux arbres/gros fer passaient par l’espace entre les deux voutes en pierres sur lesquelles reposaient deux jeux de meules.
Explorons les divers mécanismes qui transforment la force hydraulique en mouvement de rotation de la meule tournante, en partant du point le plus bas de cette salle.
Le système de trempure, sa partie basse.
Au plus bas, nous trouvons le banc (4) de trempure ou pontille. C'est une poutre horizontale en chêne (grosse poutre sur l'image) qui prend appui en porte à faux, (sans être fixée), sur une autre poutre perpendiculaire (petite poutre sur l’image), elle-même fixée sur de solides pierres enfoncées dans le sol. La grosse poutre, du fait d'être non fixée peut être mue verticalement depuis la salle des meules par le meunier. Pour cela une tige dite « épée, aiguille» est fixée sur le banc et on la retrouvera dans la chambre des meules, au-dessus, fixée au levier de trempure (???).
Nous verrons dans la suite de l'article l'utilisation de cette mobilité verticale.
Sur le banc est fixée la crapaudine (4), bloc en acier, dans lequel tourne un pivot en acier très dur ou en fonte, taillée en arrondi ou en cône, appelée grain (5).
Ce sont des pièces mécaniques fondamentales d'un moulin à rouet horizontal : elles supportent l'intégralité du poids de l'arbre vertical, du rouet et de la meule supérieure tournante (un ensemble pesant souvent entre 1 et 2 tonnes), tout en leur permettant de tourner à grande vitesse avec le moins de frottement possible.
L'ensemble crapaudine/grain travaille sous l'eau. Contrairement aux mécanismes modernes, elle n'est pas lubrifiée avec de la graisse ou de l'huile, qui seraient immédiatement lavées par le courant. C'est l'eau de la rivière elle-même qui sert de lubrifiant. Un mince film d'eau s'infiltre en permanence entre le pivot tournant (grain) et la coupelle fixe (crapaudine). Cette lubrification hydrodynamique évite que les deux pièces métalliques ne s'échauffent, ne se grippent et ne s'usent trop vite malgré la pression énorme.
Ce grain est emboité, du côté opposé à la crapaudine, dans un bois cerclée de fer appelé arbre (6) . Arbre de transmission qui, au dessus, traverse le rouet (7) (ou rodet ou roue) à cuillers (8) (ou augets).
Le rouet (7) (reconstitué ici avec les divers éléments retrouvés dans la boue et l’eau, ce qui a permis sa conservation) a le même diamètre que la meule tournante, soit 120 cm. Les cuillers (8) sont assemblés au centre du rouet par un ingénieux système à chevilles qui les rend plus ou moins mobile par rapport au centre, donc à l'arbre de transmission qui le traverse. Ceci donne de la souplesse à l'ensemble en évitant les à-coups et les vibrations en provenance du flux d'eau. D'autre part, le meunier peut changer assez facilement un seul cuiller s’il est cassé ou usé.
Si l’âme du moulin est le meunier, le rouet (7) en est le cœur, la pièce maîtresse qui fait le lien entre l’eau et le moulin, qui capte l’énergie des éléments naturels, la transforme en puissance mécanique pour faire tourner les meules mais aussi instille la vie au moulin par les vibrations ressenties dans l'ensemble du bâtiment et le fameux "tic-tac". Le choc de l'eau met l'arbre en rotation rapide (souvent entre 60 et 90 tours par minute.
C'est un assemblage complexe de différents bois, d’une grande précision et d’une solidité à toute épreuve. Le puissant flux de la trompe à eau d’un côté, le poids considérable et l'inertie de la meule tournante au-dessus, les tensions sont extrêmes. Il faut que l’outil soit parfait pour que le mouvement de l'ensemble soit continu, régulier, avec le moins possible de vibrations.
Retrouvons notre arbre (6) , au dessus du rouet ... dans celui-ci est enfichée une tige métallique appelée gros fer (9) rectangulaire.. Il traverse le plafond de la chambre d'eau pour atteindre la salle des meules située juste au-dessus.
La suite , donc, dans la salle des meules ...
Avant de quitter la chambre d'eau, quelques photos lors des fouilles de celle-ci (imaginez les conditions de travail de l'archéologue amateur auteur de ces lignes ...), fouilles qui ont permis de retrouver l'ensemble des éléments présentés ci-dessus, environ 120 ans après la dernière mouture, donc leur dernière utilisation.
La salle ou chambre des meules
À cet endroit, on trouve deux meules de pierre superposées :
La meule du dessous : la meule gisante ou dormante (???) .
Me meule du dessus : la meule tournante ou volante (???).
La meule dormante reste parfaitement immobile. Nous y retrouvons le gros fer qui n'est plus rectangulaire mais est devenu arrondi de façon à passer au centre de la meule dormante à travers un trou, l'oeillard (?) sans y toucher, grâce à une pièce d'étanchéité en bois ou en cuir, le boîtard (?). Le rôle du "boîtard" est d'empêcher le grain de s'échapper lors de la mouture le long du "gros fer". La graisse qu'il contient permet au "gros fer" de tourner aisément sans s'échauffer.
Le "gros fer" se termine par l'anille (???) , pièce métallique en forme de U (ou un X) qui est placée dans des entailles pratiquées dans la face du dessous de la meule tournante. Quand le moulin fonctionne, l'anille permet de transmettre le mouvement de rotation de l'axe à la meule tournante (volante) qui repose donc uniquement sur ce "gros fer". L’ anille est un élément très important car, à elle seule, elle doit maintenir en équilibre la meule tournante sur l’arbre et transmettre sans à coups le mouvement rotatif de celui-ci à la meule. En plus de la qualité de l’anille, Il est très important que la meule soit bien équilibrée, d’un poids identique sur toute sa surface sous peine qu’elle prenne « du gîte » et déséquilibre l’ensemble meule, arbre, rouet.
La meule dormante – moulin de la porte
Une meule en un seul bloc, taillé de façon que le grain devienne farine tout en s’acheminant, lors de la mouture, du centre vers l’extérieur.
La meule tournante – moulin de la Fage Haute, Villeréal
La meule tournante en position verticale pour un rhabillage ou repiquage.
Gros fer et anille – moulin de la Porte
Partie arrondie du gros fer traversant la meule dormante via le boîtard et l’anille en U sur laquelle repose la meule tournante
La porte d’entrée de la salle des meules – moulin de la Porte
On remarque la pierre du dessus taillée pour faciliter l’entrée des sacs portés à dos d’homme.
Le levier de trempure
Nous avons parlé, dans la chambre d'eau, du système de trempure. (vient du latin temperare « combiner, régler, équilibrer »).
Nous retrouvons la tige dite « épée, aiguille», fixée sur le banc (chambre d'eau)
Elle est fixée, ici, au levier de trempure (????)
Le meunier peut, grâce à ce levier, lever : le banc + crapaudine (partie fixe) + grain + arbre + rouet + gros fer + meule du dessus (ensemble tournant)
Tout cela pèse environ 1,5 tonne (cela nécessite donc un système de levier pour démultiplier la force du meunier. D'autre part, le réglage doit être très précis puisqu'il s'agit de régler l’écartement des meules au plus fin (de quelques millimètres) et donc in fine de régler la finesse de la mouture. Ce réglage de l'écartement doit être rectifié lors de chaque séance de mouture ou même en cours de mouture et peut varier très fortement en fonction de paramètres tels que la température, l'humidité de l'air, l'humidité du grain, la variété de blé, l'usure du grain qui tourne dans la crapaudine. -etc.
Au moulin de la Porte, seule reste une meule dormante, sa meule tournante ayant été enlevé, mais peut-être, un jour, reviendra-t-elle…
A l’origine, il y avait un deuxième couple de meules : soit pour gérer les temps de repiquage des meules, soit parce que chaque couple de meules était spécialisé dans un type de mouture ( un couple de meules pour le blé , un autre pour les céréales telles que le seigle, sarrasin et maïs).
Le meunier devait pouvoir surveiller et accéder facilement à la chambre d'eau et notament au rouet. Pour cela, il existe un escalier en pierre tel que nous pouvons le voir sur l'image de droite.
Gros fer et anille – moulin de la Porte
Partie arrondie du gros fer traversant la meule dormante via le boîtard et l’anille en U sur laquelle repose la meule tournante
Le boitard – moulin de la Fage Haute, Villeréal
Il guide et maintient le gros fer bien centré lors de sa traversée de la meule dormante. Il est garni de graisse pour limiter les frottements et l’usure provenant de la rotation du gros fer.
La meule dormante – moulin de la porte
Une meule en un seul bloc, taillé de façon que le grain devienne farine tout en s’acheminant, lors de la mouture, du centre vers l’extérieur.
La meule tournante – moulin de la Fage Haute, Villeréal
La meule tournante en position verticale pour un rhabillage ou repiquage.
La chambre ( ou salle , chambre haute) des meules est l'endroit où on trouve le tournant (les deux meules), le grain à moudre, la mouture, les meuniers, les clients amenant leurs céréales…
C'est un endroit ouvert, avec beaucoup de mouvements, de va-et-vient de personnes, de grains, de farine.
d'où l'expression "on y rentre comme dans un moulin"
On y accède du côté Ouest du Moulin par quelques marches extérieures (attention ça glisse …) descendant vers la porte d’accès.
On remarque la forme de la pierre …, taillée de façon que le sac de blé ou de farine porté sur l’épaule ne touche pas lorsqu’on descend ou monte les marches
C'est ici le point central du moulin, l'endroit d'où le meunier "pilote" entièrement sa "machine" à moudre.
Il ouvre, régle le débit, ferme l'arrivée d'eau en provenance du bief, en agissant sur le "tirant"
Il règle la finesse de la mouture en agissant sur le levier de trempure.
Il ouvre, règle le débit, ferme l'arrivée du grain dans l'auge.
Il y reçoit les personnes qui viennent faire moudre, ceux qui empruntant le chemin y font une petite halte pour se mettre à l'abri ou pour discuter avec le meunier qui de ce fait est au courant de toutes les nouvelles du village.
Imaginons les équipements en bois, aujourd'hui disparus… d'après d'autres moulins toujours en service...
Hormis les meules et le meunier
l’équipement de la chambre des meules était principalement en bois. Ceci explique la disparition, hormis quelques planches, de l’ensemble de ces équipements en bois, au moulin de la Porte.
Les meules sont enfermées dans un coffrage en bois appelé archure. Celle-ci est généralement circulaire de façon à être au plus prés des meules. Il peut exister des archures carrées mais cela a été interdit (il restait trop de mouture dans les « coins » que le meunier avait « tendance » à garder pour lui et à récupérer entre deux clients).
Au dessus du couple de meules, la trémie en forme de pyramide renversée contient le grain à moudre et se termine par le sabot.
L'auget en trépidant régule la sortie du grain de la trémie. Cette trépidation est le fait du frayon (ou babillard), came (cylindre carré), de bois dur ou en fer, fixée sur l'axe du gros fer.
Le frayon, en tournant, frappe l'auget quatre fois à chaque tour de meule : à chaque coup, l’auget libère le grain contenu dans le sabot.
C'est le frayon qui est la source du caractéristique tic-tac des moulins.
Le grain tombe ensuite dans l'oeillard, au centre de la meule tournante, et se fait écraser entre les deux meules de façon de plus en plus fine, ceci en se dirigeant vers la périphérie de la meule grâce aux sillons qui sont tracés en conséquence.
On peut faire varier la quantité de grain qui descend par la position du sabot grâce à un système de régulation de la pente par ficelle et contre poids : le baille blé.
Les faces des meules sont creusées de sillons guidant le grain durant la phase d’écrasement de l’intérieur vers l’extérieur des meules, de façon à écraser de plus en plus finement la mouture et la guider vers l’archure dans laquelle elle tombe puis en sort par l’anche pour aboutir dans une auge ou huche.
Selon la technicité du moulin on peut effectuer alors le tri farine en utilisant un blutoir : cylindre en rotation, en pente, avec une trame de moins en moins fine : en sort alors successivement la farine, le remoulage et le son dans trois auges différentes.
voir qui explique bien : https://villesetvillagesdelavesnois.org/moulins-avesnois/moulinsavent/moulins-a-vent-avesnois.htm
En fait, dans un moulin à farine, ce ne sont pas deux pièces différentes : c'est la même pièce, désignée par des noms différents selon les régions.
Le rôle de cette pièce
Elle est fixée sur l'axe de la meule tournante, juste sous la trémie (l'entonnoir où l'on verse le grain). Sa forme irrégulière (souvent en croix ou à facettes) fait qu'en tournant, elle vient buter contre le manche de l'auget — le petit bac en bois qui achemine le grain vers le trou central de la meule (l'œillard). Ce contact répété secoue l'auget et fait descendre le grain de façon régulière et contrôlée. C'est ce mouvement répétitif qui produit le fameux « tic-tac » caractéristique du moulin.
Les noms régionaux
Selon la région de France, cette même pièce s'appelle :
- babillard (le plus courant, à cause du bruit qu'elle fait — « babiller » = bavarder)
- frayon
- cornilhet
- fuseau
- quenouille
Donc si tu entends l'un ou l'autre terme dans la description d'un moulin, il s'agit du même mécanisme d'alimentation des meules en grain — pas de deux pièces distinctes avec des fonctions différentes.
L'échauffement des meules
Si les meules tournent à vide, elles s’échauffent et s'usent rapidement. Au pire, des étincelles peuvent se former et provoquer facilement une explosion et incendie dans cette atmosphére chargée de micro-particules de farine, ce qui n'était pas rare concernant les moulins et une des raisons pour laquelle un moulin était toujours à l'écart du village.
Pour sécuriser ce risque, on trouve des systèmes d’alarme ingénieux afin de prévenir le meunier que la trémie est bientôt vide.
On utilise pour cela une clochette : un objet était placé au fond la trémie, attaché à une corde, à l’autre bout de la corde, à l'aplomb de l'oeillard est attaché un contre-poids. Lorsque la trémie se vide la corde libérée laisse descendre le contrepoids qui vient se placer contre le frayon (ou babillard) agitant alors la clochette.
L’auget (sabot) – moulin de la Mousquère à Sailhan (Hautes-Pyrénées)
L’auget, frappé par le babillard guide et régule le débit du grain vers l’oeillard.
Le babillard (ou frayon) et la clochette – moulin de la Ribère à Mauvezin (Hautes-Pyrénées)
Le babillard secoue l’auget et fait ainsi descendre le grain de façon régulière et contrôlé. La clochette avertit le meunier quand la trémie est vide.
Le canal de fuite
Et oui, il faut bien que l'eau ressorte du moulin ...
C'est le rôle du canal de fuite qui permet à l’eau de rejoindre la rivière en aval.
Les artisans des moulins
De nombreux artisans participaient à la construction du mouli. La maintenance régulière était soit assurée par ces mêmes artisans soit par le meunier lui-même, selon la taille du moulin, la gravité d el'incident et le savoir-faire du meunier.
Par exemple pour la roue
- Le menuisier ou l'ébéniste : Il façonnait les aubes (ou cuillères) et le corps de la roue avec une grande précision géométrique pour optimiser la captation du jet d'eau. [1]
- Le forgeron : Il intervenait pour fabriquer l'axe (l'arbre), les frettes, les pivots et les crapaudines métalliques sur lesquels reposait la rotation de l'ensemble.
Vidéos
https://www.carnetdalineas.com/2019/01/la-roue-du-moulin-hydraulique-en-gascogne-horizontale-a-cuilleres-et-a-entrainement-direct.html
Documentations
Wikipedia - Moulins à rodet
Wikipedia - les moulins
Claude Rivals - Mille ans de meunerie en France et en europe - Le moulin et le meunier Tome I & II
Jean Orsatelli - Les Moulins
Illustrations





























